Spectacle · Compagnie AGP
La Petite au chapeau de feutre

Traverser Duras
Un fleuve. Le Mékong. Une jeune fille de quinze ans et demi. Un homme chinois plus âgé qu’elle. Une famille étouffante. La chaleur de l’Indochine. Le désir, la transgression, la mémoire.
Avec La Petite au chapeau de feutre, Anne Schwaller et Guillaume Prin s’emparent de L’Amant de Marguerite Duras.
Mais plutôt que de porter à la scène uniquement l’histoire d’amour qui a rendu le roman célèbre, ils choisissent d’en suivre un autre fil : le parcours d’émancipation d’une jeune femme et la manière dont, cinquante ans plus tard, l’écrivaine reconstruit cette histoire à travers sa mémoire.
Car L’Amant est autant le récit d’une adolescence que celui d’une femme âgée qui regarde cette adolescente qu’elle a été.
Entre les deux, une vie entière.
Une histoire de désir, mais surtout de liberté
Le désir est là, évidemment.
La découverte du corps, la sensualité, le premier amour, la fascination de l’interdit traversent le roman. Mais réduire L’Amant à cette dimension serait passer à côté de ce qui intéresse Anne Schwaller et Guillaume Prin.
Dans leur lecture, cette relation devient l’un des actes fondateurs par lesquels la jeune Marguerite commence à s’affranchir de sa famille, de sa mère et des normes sociales de son époque.
Anne Schwaller le formule ainsi dans La Liberté :
« Le roman raconte l’émancipation d’une jeune femme au mépris des standards moraux de son époque. Elle devient maîtresse de sa vie. »
Le spectacle cherche cet endroit précis : celui où le désir devient aussi un mouvement vers la liberté.
La mémoire plutôt que la reconstitution
Marguerite Duras écrit L’Amant plusieurs décennies après les événements qu’elle raconte.
Le souvenir n’y avance pas en ligne droite. Il surgit, disparaît, revient autrement. Une image en appelle une autre. Le passé et le présent se mélangent.
C’est cette construction qui devient l’un des principes du spectacle.
Il ne s’agit donc pas de reconstruire l’Indochine des années 1930 comme un décor historique, ni d’incarner de manière réaliste la jeune fille et son amant.
Les deux interprètes restent volontairement dans un espace intermédiaire : ils lisent, racontent, traversent les personnages, puis s’en éloignent.
À la création, Elisabeth Haas décrit dans La Liberté « une forme d’entre-deux troublant », quelque part entre lecture et théâtre.
Cette indécision devient une partie du langage du spectacle : comme chez Duras, on ne sait jamais tout à fait si ce qui apparaît appartient au souvenir, à la littérature ou au présent.

Un théâtre de proximité
Le projet prolonge une recherche commencée quelques années auparavant avec Hamlet, c’est la classe ! : supprimer autant que possible la distance entre les acteurs et ceux qui les regardent.
Pour La Petite au chapeau de feutre, la salle d’exposition de Nuithonie est transformée en salon.
Des fauteuils et des canapés entourent les acteurs. Il n’y a plus véritablement de scène ni de quatrième mur. Les interprètes circulent entre les spectateurs et peuvent leur parler presque comme on raconterait une histoire à quelques personnes réunies chez soi.
Un bureau évoque celui de Duras. Un verre de whisky. Des livres. Des manuscrits. Un vieux tourne-disque. Une radio. Un chapeau. Quelques photographies.
Plutôt que de fabriquer une illusion spectaculaire, ces objets ouvrent des portes vers l’imaginaire.
Le projet est pensé dès l’origine pour pouvoir quitter les théâtres et se déplacer dans des salons, des cafés, des collèges ou des lieux habituellement éloignés de la scène.
Un théâtre populaire de l’intime.
Une géographie du son
La création sonore de Virginie Jordan occupe une place essentielle dans ce voyage.
Avant la création, elle se rend dans les pays de l’ancienne Indochine pour enregistrer des bruits de fleuve, de marchés, de rues et d’ambiances nocturnes.
Le Mékong entre ainsi dans le spectacle par le son.
S’y mêlent le grain d’un phonographe, des disques, des bandes magnétiques, des voix, du jazz, une vieille voiture, une mélodie de piano.
Il ne s’agit pas d’illustrer le texte mais de faire surgir des sensations, comme peuvent surgir les souvenirs.
Lors de la création, La Liberté évoque ces sons de Saïgon et du Mékong « comme si on les entendait à l’intérieur de soi ».
La technique elle-même reste visible et manipulée directement par les acteurs. On pose un disque : il joue. On allume une lampe : la lumière apparaît.
Tout reste fragile, concret, proche.
Une création rattrapée par la pandémie
Le spectacle devait initialement être créé à Nuithonie au printemps 2020.
La pandémie ferme les théâtres et interrompt le projet avant sa rencontre avec le public. Comme plusieurs créations fribourgeoises de cette saison, La Petite au chapeau de feutre est reportée.
Elle trouve finalement son public à Nuithonie en juin 2021, dans cette petite jauge qui, paradoxalement, correspond parfaitement au geste artistique imaginé bien avant la crise : un théâtre proche, intime, où les acteurs et les spectateurs partagent presque le même espace.
Le spectacle poursuivra ensuite sa route, notamment dans le cadre de la Biennale des arts fribourgeois et à la Salle CO2.

Au-delà de la lecture
À la première, La Liberté souligne l’ambiguïté de la forme : lecture, spectacle, incarnation, confidence ?
Cette hésitation n’empêche pas le journal de relever la force avec laquelle les deux interprètes portent la langue de Duras et le travail minutieux réalisé autour du son, des objets et de la mémoire.
Car l’enjeu de La Petite au chapeau de feutre est peut-être précisément là.
Ne pas chercher à refaire L’Amant.
Ne pas montrer Saïgon.
Ne pas devenir Marguerite Duras.
Mais créer les conditions pour que sa langue, ses souvenirs et ses silences puissent apparaître dans l’imaginaire de chacun.
Faire entendre un texte plutôt que l’expliquer.
Une étape vers un théâtre qui se déplace
Avec cette création, une autre idée poursuivie depuis plusieurs années prend une forme de plus en plus nette : le théâtre n’a pas forcément besoin d’une salle de théâtre pour exister.
Quelques fauteuils. Des lampes. Un phonographe. Deux acteurs. Une histoire.
Le dispositif est volontairement léger afin de pouvoir voyager et aller vers le public.
Cette recherche précède immédiatement la naissance du Scarabée et du théâtre itinérant de la compagnie. La Petite au chapeau de feutre apparaît ainsi comme une étape importante dans ce mouvement : sortir progressivement du rapport scène-salle traditionnel pour construire un théâtre de proximité, mobile et accessible.
« La langue de Duras évolue au rythme du souvenir. »
Presse : Elisabeth Haas, La Liberté, « La mémoire d’une femme forte », 17 juin 2021 ; « L’amant trouble, aujourd’hui encore », 28 juin 2021. Le projet et son dispositif sont documentés dans le dossier de création de la Compagnie AGP.
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Anne Schwaller et Guillaume Prin plongent en sons et en mots dans L’Amant de Duras
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